Editos

Le Covid n’a pas eu lieu
Jean-Yves Lazennec & Dominique Boivin
Co-directeurs

Attestation de Déplacement Provisoire. La Bouche et le Nez ! Nous Sommes en Guerre. Gestes Barrières. CoMorbidité. Essentiel. Le Monde de Demain. Corona Compatible. Masque Espace Public. 135 euros. Protégez-vous ! Masque En intérieur. Pas plus de six. Gel Sur Les Mains. Couvre Feu. Dans Le Coude. Restez Chez Vous ! ( … ).

Du lexique de cette période, stoppons là le pesant florilège ! période ? cela suggère t-il un « retour » ? qui sait. « Penser l’événement » disait Michel Foucault c’est comme Philosopher par gros temps. Pensez le spectacle vivant ces dix-huit derniers mois, ce fut un peu comme cela : le gros temps en moins, le silence des confinements en plus, et le recours au symbolique devenu inaudible face à la litanie numérique des morts…

Et pourtant, le titre d’une pièce aujourd’hui oubliée, semblerait nous souffler autre chose: « Comme avant, mieux qu’avant ! » (Pirandello) - mais aussi ; « ou en un peu pire !» (Houellebecq) : c’est comme chacun voudra, mais quoiqu’on en pense, la machine de l’oubli est bien en place, qui fonctionne déjà à fond. Tous les théâtres ont rouvert, les saisons recommencent, légèreté retrouvée des vacances, et, surprise, parfois même, ici et là, le souvenir, comme à regret, de l’effroi planétaire du premier confinement - un spectacle inouï-  les photos virales de « The Great Empty », cette somptueuse mélancolie maintenant étrangement déjà associée à ce « monde de demain », aux trop rapides oracles et vanités éditoriales, qui ont bien vite rejoint les meilleures poubelles de l’Histoire.

Le Covid n’a pas eu lieu, et s’il fallait finir de s’en convaincre, nous artistes de spectacle vivant, sommes, en creux, à l’œuvre pour vous en instruire : sauf erreur (qui serait de toute façon infinitésimale) pas un spectacle significatif en un an et demi n’en aura été la matrice. Le Salon d’Avignon, comme tous les autres marchés festivaliers a bien repris ses affaires, parfaitement indifférent au sujet, et tous les espoirs sont de nouveau permis. Faut-il s’en plaindre ? Dans les formes qui sont les nôtres, archaïquement incarnées, tous ces mois n’auront été qu’une parenthèse très pauvre en créativité, fort peu sexy, pas un bon sujet quoi !

Or donc ? efforçons nous de rester ce que nous savons être les uns pour les autres, avant de bientôt définitivement nous refaire partout des bises: désirer  artistement l’inconfort, désirer artistement ce dont nous ne savons rien, tant il est vrai que le plaisir vient comme un voleur … dès qu’on s’autorise à sortir de chez soi.

Un mot quand même des spectacles qui suivent : bien sûr de la Danse et du Théâtre, pour tous et pour quelques-uns, davantage de chants, de musiques aussi, et ce qui se fait véritablement de plus époustouflant dans le cirque contemporain - enfin de plus nombreuses « grandes formes » chorégraphiques, comme théâtrales, à la hauteur du grand plateau de ce théâtre de l’Arsenal, deux fois neuf en six ans ! C’était déjà une performance accomplie par la Ville, et la saison qui s’annonce, par la force des choses, sera, elle aussi, exceptionnelle :  il fallait bien cela !

Tout l’art du Monde…
Par Marc-Antoine JAMET
Maire de Val-de-Reuil

Hasard des choses ou obligations laborieuses, j’ai visité bien des pays, bien des villes. Congrès politiques, clients étrangers, contrôles administratifs et cortèges ministériels, en quarante ans, m’ont fait connaître la France et une partie du monde. Je le dis sans en être fier, ni blasé. Au rythme des déplacements qui s’imposaient, qui s’improvisaient, j’ai découvert des endroits ignorés, fermés, cachés, des endroits où jamais je n’aurais imaginé aller, des endroits dont je n’avais même pas entendu parler.

Je me suis efforcé de tirer profit de ce privilège, de cette chance, en mélangeant aux voyages que protocole et programme voulaient austères, nourriture et climat inattendus, un léger supplément d’âme. A chaque étape, dans l’hexagone ou sur un continent lointain, je dérobais aux horloges du repos et des repas quelques instants pour me précipiter dans «le» musée dont s’enorgueillissait la capitale ou la bourgade considérée. Entre l’hôtel et l’aéroport, il arrivait que, n’ayant que quelques minutes à grappiller, déposé par un taxi impatient, au désespoir des gardiens, je sprinte devant les chefs d’œuvres photographiés d’un œil pour les mémoriser, les raconter et ne plus les oublier.

Ce sont des souvenirs. On pourrait les séparer en deux : les «décevants» et les «inoubliables». J’avais un autre classement. Systématiquement, au Bengale ou à Dijon, en Patagonie ou à Orléans, je pensais à un professeur de dessin emmenant ses élèves admirer les collections, à un groupe de retraités visitant une exposition, à une famille en promenade dominicale, à un couple d’amoureux s’embrassant sous les cimaises et, même s’il manquait un Picasso ici, là un Fra Angelico, j’admirais, quand cela était le cas, la philanthropie du mécène ou la force de l’institution qui, en quelques salles seulement, parvenait à résumer tout l’art du monde afin, loin du riche MoMa et de New-York, du Louvre puissant et de Paris, de le mettre à la disposition de ces gens si différents les uns des autres, unis par la curiosité de ce qui est juste et de qui est beau, uniquement pour qu’ils soient heureux, simplement pour qu’ils soient contents.

Le Théâtre de l’Arsenal, avec Dominique Boivin et Jean-Yves Lazennec, pour notre Ville et ses voisins, ne fonctionne pas autrement. A chaque programmation, il transporte l’univers entier dans notre Normandie. C’est ce dont nous avions rêvé. C’est ce que nous lui demandons. On pourra s’interroger, débutant la saison, sur les identités réelles de Shakespeare et de Molière, se demander comment le premier a pu, sans quitter Londres, décrire la Cour des Rois et la Guerre de Cent Ans, le second devenir grave et audacieux, lui l’auteur du «Malade» et du «Bourgeois»,  jusqu’a provoquer le parti dévot. « Cachez ce sein… ». Oubliant virus et variant, on rira avec Labiche et songera avec Beckett. On partira pour Beyrouth avec le cornet et les pistons d’Ibrahim Maalouf, suivra ce clown triste de Buster Keaton, traquera la bête immonde avec Kurt Weill en opérette sociale. On bougera en gestes sans barrière, pour Pina jusqu’à Wuppertal, avec l’Inde vers Bollywood, à la Batsheva Dance Company se gardant d’oublier Jérusalem, sur Maguy Marin sans penser à demain, face à Carmen prenant garde au torero. A moins que ce ne soit le contraire.

Il y aura du cirque et des concerts, de la musique et des spectacles pour enfants, de la joie retrouvée et des surprises agréables. La mort sera illusion et la maladie comédie. Il y aura du théâtre et de la danse. Il y aura des rires et de la vie. On pourra respirer. Enfin. Là sur cette scène si grande, si haute et si profonde, devant les rangées de fauteuils écarlates, derrière le rideau descendu des cintres, aux trois coups du brigadier, nous aurons tout l’art du monde. Pour vous. Pour nous. Pour tous. Tout l’art du monde… A Val-de-Reuil.