Longtemps…
Par Marc-Antoine Jamet,
maire et conseiller départemental de Val-de-Reuil
Cette saison, la Comédie-Française, très provisoirement, s’en ira du Palais-Royal. Empruntant avec générosité l’A13, le temps d’une représentation, elle viendra jusqu’à l’Arsenal. Cent kilomètres à remonter la Seine. Cent kilomètres pour jouer sur notre scène. À 346 ans révolus, quelle santé ! Pauvres de nous qui ne pouvons prétendre à la dignité de scène nationale : nous avons le privilège d’accueillir les « Bonnes » de Jean Genet interprétées par la Troupe de Molière. Rien que cela ! Un tel honneur se mérite. En ouvrant largement son théâtre à nos invités, Corinne Licitra leur a adressé de premiers remerciements. Réponse intelligente, appréciable, délicate. À son image. Mais, au nom de la Ville Nouvelle et de la plus jeune commune de France, il me revient d’accueillir nos hôtes et de leur adresser quelques mots de bienvenue. Ce seront ceux du coeur. Pas ceux du protocole.
Car, ici, dans ce programme, je dois passer aux aveux. Aux aveux et aux regrets. Longtemps, la Comédie-Française m’a contrarié, inquiété, tourmenté. Pour un peu je l’aurais détestée. Des décennies durant, sociétaires et pensionnaires ont donc été mes têtes de (grand) Turc. Ma phobie du plus subventionné des théâtres nationaux était presque irrationnelle. Derrière la troupe, je voyais le gang, le clan, la secte. Pire l’institution. Je n’étais pas le seul. Nous étions nombreux à ne pas discerner ce qu’elle avait d’utile, de nécessaire, d’exceptionnel, il était de bon ton, voici cinquante ans et encore plus récemment, de la moquer : vieillissante, fatiguée, usée ! Du passé faisons table rase. Le théâtre changeait.
Iconoclaste !
On ne courait pas de grands risques à être iconoclaste. Tout y incitait. À la Cartoucherie de Vincennes, à la Gare d’Orsay, au Rond-Point des Champs-Élysées, la concurrence se mettait à avoir du talent, de l’ambition et des moyens. Malraux, les Maisons de la Culture, cathédrales de la décentralisation à Grenoble, Saint-Étienne, Bourges, avaient préparé le terrain. Pour être à la page, il fallait désormais être seul sur le plateau, ne pas avoir de texte et parler de soi. Le privé ne se cantonnait plus au Vaudeville. Le stand-up gagnait ses lettres de noblesse. Mai 1968 était passé par là. La fin du siècle précédent était propice aux remises en question. La « Troupe de Molière » ne fit pas exception à la déconstruction ambiante. L’évoquer exigeait ipso facto de la condamner. Une génération entière de critiques en peau de lapin en propagea une vision injuste et faussée.
Le « Français », il est vrai, avait tendu des verges pour se faire battre. De matinée en soirée, de jeunes premiers ventripotents donnaient la réplique à des douairières ingénues, déclamant devant des colonnes en carton-pâte. Le souffle court, de vénérables pensionnaires, plus proches de la retraite que de leur première communion, affirmaient, sans ciller, que « la solitude effraye une âme de vingt ans ». La grande Sarah Bernhardt ne s’y était-elle pas évertuée jusqu’à ses 79 printemps ? Pour celle qui avait joué L’aiglon déplumé et avec une jambe de bois, tout cela était naturel. Elle avait encore des fidèles pour jurer que la magie était là. Ses épigones, à leur tour, continuèrent de défier l’état-civil et ses réalités.
La situation avait des avantages. À chaque visite d’État, le Général de Gaulle sortait son bel habit à épaulettes, Tante Yvonne et les gardes républicains. On exhumait quelques vieilles gloires du conservatoire au service des standards du répertoire. Jackie Kennedy et Nikita Khrouchtchev battaient des mains. Le rideau pouvait tomber. La Révolution n’était pas en marche.

Naphtaline et Chloroforme
Circonstance aggravante, ce n’était pas tout à fait involontaire. Pour Phèdre ou Hippolyte, Oreste ou Andromaque, Titus ou Bérénice, malgré eux, malgré nous, jusqu’en 1945, on débitait du Racine à l’imitation de ce qui se faisait, à Port-Royal, trois siècles auparavant. Le temps n’est pas la durée, pouvait-on arguer. Pas de jaloux. Rodrigue et Chimène étaient soumis au même (ancien) régime. Le malheureux Corneille n’en pouvait mais. Dans le temple du « bien dit » et du « beau parler », l’essentiel, du premier au dernier vers, était de n’épargner à un public, pétri d’admiration ou d’ennui aucune liaison, aucune syllabe prétendument muette, aucun roulement de « r ». Diantrrrre, Parrrbleu, Verrrrtuchou, Molière avait désormais l’accent berrichon.
La forme ignorait le fond. La diction primait la fiction. La convention forçait l’interprétation. Sentant lui aussi l’encaustique, le répertoire à force en devenait répétitif. C’était là son moindre défaut. Le rythme était celui, exclusif, de la césure à l’hémistiche. Le cadavre de l’alexandrin sortait de la chambre froide. Frais comme le gardon d’une rivière asséchée. Nul n’aurait été surpris, par une belle soirée de gala, de croiser Madame de Maintenon au premier rang de corbeille, le Roi-Soleil à son bras. Sans bouger, on paraît immobile. La Palice ne l’aurait pas mieux dit. La tragédie épouse morganatique de la monotonie ! C’était croquignolet. Deux kilomètres à peine séparent le trou du souffleur du musée Grévin.
Comment aurait-on pu apprécier les ténors de la Salle Richelieu ? Bien sûr, entre cour et jardin, on jouait, et c’est heureux, les oeuvres du saint-patron. À quoi bon aller jusqu’à Pézenas pour tuer le fils d’un obscur tapissier parisien si ses descendants ignorent qui est l’assassin du sieur Poquelin ! Une sorte de minimum syndical !
Mais en mode dégradé. Soit-on ne décollait pas d’un Bourgeois recouvert de rubans, assailli de maîtres d’escrime ou de chant, ébloui devant l’apothéose du Grand Mamamouchi. « Belle marquise vos beaux yeux d’amour mourir me font ». Place au rire facile et aux scènes attendues. Soit-on ne s’écartait pas d’un Malade entouré de clystères, assiégé par les médecins charlatans, accroché à sa sonnette pour gronder Toinette. Priorité au traître Lully ou presque, tout n’était que ballet convenu et charmant, purges et lavements. Madeleine et Armande, La Grange et Du Parc, revenez, ils sont devenus mous.
Quel est ton Molière ?
Dite ou non dite, une consigne s’imposait : dé-mi-ner. Philosophe masqué ou pitre saltimbanque, dis-moi quel est ton Molière et je te dirai qui tu es. Dom Juan cynique ? Très dangereux. C’était pour Bluwal et Piccoli avec la SFP. Les héritiers modernes de Tartuffe dénoncés ? Trop délicat. Mieux valait laisser Planchon s’y risquer avec le TNP. Boileau pouvait triompher pour l’éternité. Les héritiers de « L’illustre-Théâtre » s’employaient, saison après saison, à lui donner raison. Son jugement n’avait plus à craindre de prescription. « Dans ce sac ridicule où Scapin s’enveloppe, je ne reconnais plus l’auteur du Misanthrope ».
Dans le louable souci de ne rien abîmer, de ne rien transformer, les mises en scène (ne parlons pas de scénographies, ni de dramaturgies) semblaient ne connaître d’interprétation qu’au premier degré. On se brûlait moins ainsi, on risquait peu, songeaient in petto les tenants du littéral : « Drelin, drelin, carogne de tous les diables ». Administrateurs, vedettes et programmateurs s’accordaient à manifester une tendresse particulière aux pièces bâclées ou anodines de l’immense Jean-Baptiste.
Beaumarchais, Lesage et Marivaux, que faisait applaudir Chéreau aux Amandiers, à l’Odéon, au Festival du Marais, étaient hors de portée. Seuls Feydeau et Labiche paraissaient avoir écrit pour eux. « Ciel mon mari » ! Que de beaux claquements de porte, que de superbes quiproquos entre cocus volontaires et amants pas bien méchants ! Le théâtre de boulevard, pour regretter de ne pas être autant financé, ne se trouvait pas mal d’avoir un si prestigieux rival empêtré. Pour le reste, on entrait parfois au répertoire comme au funérarium. Les chefs-d’oeuvre en sortaient en cendres.
Cette appréciation était aussi celle du métier. La première fois qu’il alla à la Comédie-Française, Jean-Louis Barrault se souvenait n’avoir cessé de « rire » persuadé d’être dans un « cirque » peuplé de « clowns ». Madeleine Renaud, sa chère Madeleine, avant de servir les textes de Duras, Ionesco et Beckett, avant d’interpréter Le Soulier de Satin, Harold et Maude ou L’Amante Anglaise, en fut pourtant l’une des égéries.
Conservateurs et réactionnaires
Politiquement conservateurs, esthétiquement réactionnaires, un duo de comédiens talentueux, Jean Le Poulain et Pierre Charron, les doyens de mon époque, ne détestaient pas confiner Molière dans la naphtaline ou la caricature. « Quels spectacles charmants, quels plaisirs goûtons-nous ? Les dieux, mêmes les dieux, n’en ont pas de plus doux ». Premières, générales et couturières, les mêmes invités de marque trônaient au 6e rang de face.
Ce club très masculin était un peu machiste, un peu misogyne. Pour les femmes, le strapontin valait fauteuil. Si l’on excepte Denise Gence immortelle quarante ans durant, Catherine Samié et Claude Winter, toutes deux administratrices… par intérim, peu d’entre elles s’infiltrèrent dans la nomenklatura. Et encore, le firent-elles souvent dans des rôles de suivantes, de confidentes, de soubrettes. Ajoutons, si on veut vider l’abcès, qu’en fait de diversité il n’est pas certain que Bakary Sangaré, formé à Bamako avant la rue Blanche, magnifique Orgon dans Tartuffe et royal souverain dans Le Cid, eût été accueilli à bras ouverts par la compagnie. Autres temps, autres moeurs. Le temps ne fait rien à l’affaire. Brassens après Molière nous l’a appris.
Public, mon cher public !
On a le public qu’on mérite. À l’orchestre, en corbeille, au balcon, on retrouvait les mêmes d’année en année, pièce après pièce. Les abonnés prenaient du ventre et de l’âge. Cheveux blancs, crânes dégarnis, têtes chenues ne résistaient pas, y compris avant l’entracte, à piquer un petit roupillon. Discrètement ils obtenaient ainsi réparation de tant de lourdeurs, de cette atmosphère amidonnée, de cette programmation empesée. Le président Faure, ce n’était déjà plus Félix et pas encore Olivier, flanqué de la terrible Lucie qui le traînait chaque soir au spectacle, pouvait s’abandonner dans l’obscurité propice au plaisir d’une sieste illicite. Sa régulière avait beau le fusiller du regard, peine perdue. Il dormait, comme d’autres, du sommeil du juste. Rien qu’il n’eût pu décrire, sans l’avoir vu, ne se passerait côté cour ou côté jardin.
La salle, la troupe et leur programme, pour autant, gardaient leur réputation. Intacte. Dans les yeux et l’esprit d’un public fidèle, et heureux, les comédiens conservaient leur prestige. Considérable ! Ce qui était joué plaisait. Saluts et ovations se succédaient. On adulerait aujourd’hui Duchaussoy, Hirsch, Aumont et Roussillon. Il suffit d’entendre la voix grave et placée de François Chaumette quand France Culture ressort ses archives. Quels acteurs exceptionnels.
Le théâtre en mieux
Dans la salle c’était une autre chanson. « Mais ne te promène donc pas toute nue », « Occupe-toi d’Amélie », les beaux quartiers de la capitale, les notables de province, petits-enfants et grands parents s’en délectaient en se tenant les côtes dès le premier coup de pied au cul.
Au lycée, on daubait les malheureux condamnés à un abonnement du dimanche après-midi ou à une séance du jeudi. Ils en ressortaient, qui plus est, persuadés que le théâtre se limitait à cela, qu’il était quelque chose de compliqué, de rébarbatif et d’obscur, pour tout dire d’inaccessible. En fait ils se souciaient peu de savoir qu’en d’autres lieux, loin des ors et des lambris des salles à l’italienne, à l’Élysée-Montmartre, au Cirque Médrano, à l’Espace Cardin, en banlieue, à Bobigny ou à Aubervilliers, à Strasbourg, à Caen, à Marseille ou à Villeurbanne, se faisait un autre théâtre, un théâtre en mieux, un théâtre moins vieux.
Mai 81 arrivait. La preuve par le neuf que, pour l’éternité, les classiques, Sophocle, Aristophane, Shakespeare, Hugo, étaient toujours nos contemporains et que les contemporains, Camus, Sartre, Brecht étaientdéjà des classiques. Non pas des astres morts mais d’éblouissantes lumières, une source où étancher sa soif de distraction et de réflexion, de morale et d’intelligence, d’amour et de beauté !
Jack Lang, professeur de droit international encore inconnu, appelé du Festival de Nancy à Paris par le pouvoir en place pour être chassé, après y avoir triomphé, de la colline de Chaillot, par ce même pouvoir toujours en place, fourbissait ses armes. La rue de Valois n’est pas si loin de la Place des Vosges. Pour la culture, aux yeux du monde et de Paris, il allait être, avec l’auteur de « La condition humaine » et de « L’espoir », le meilleur des ministres à ce poste.
La voix de son maître
Forte de son origine et de sa légitimité, la Comédie-Française gardait paisiblement sa position sociale. Comment aurait-il pu en être autrement ?
Le soir, on voyait à la télévision Cléandre et Arnolphe, en noir et blanc, cravatés de frais et rasés de près, sur des textes d’Alain Peyrefitte ou de Maurice Druon, sans avoir besoin « des costumes de Roger Hart et des décors de Donald Caldwell », encenser Georges Pompidou et Valéry Giscard d’Estaing devant Michel Drucker et Jacques Martin. Au désastre ce soir !
L’administrateur de ce petit monde Pierre Dux, moustache fournie et honorable second rôle des films de Delon et Gabin, brevet de résistance en sautoir, loin d’en paraître ému, semblait se satisfaire de cette situation. La « folle du logis » restait la « voix de son maître » et le Théâtre Français y avait sa part de responsabilité. À tout pouvoir, il faut un Talma. Au Conseil National de l’UDR ou du RPR, on trouvait d’augustes pensionnaires, légion d’honneur à la boutonnière. Moins au Comité Central du Parti Communiste Français ou à la Fête de l’Humanité. Était-ce si dur d’aller à La Courneuve ?
Parmi la troupe dûment labellisée « avant-garde », où ma mère vivait en quasi-communauté, on ne manquait pas de dénoncer cette collusion y discernant d’évidents prolégomènes à l’« enterrement de la liberté d’expression ».

© Julien Benhamou, coll. Comédie-Française
Procès de Moscou
Une règle monacale, d’une mesquinerie aussi stricte qu’active, s’imposa jusqu’au début du XXIème siècle et ne renforça pas la sympathie que l’opinion refusait à la vieille maison. Elle était simple : le moindre pensionnaire qui s’aventurait au cinéma ou, parfois, sur les écrans de télévision, surtout s’il y trouvait succès et notoriété, était aussitôt expulsé du paradis de la Place Colette. Trois petits tours et puis s’en va. Pas de ça Lisette. Un procès de Moscou sur les planches, l’affaire était entendue.
Éloignez-vous des génériques si vous n’avez pas le nihil obstat de vos pairs. Gare au téméraire qui ne respectait pas la frontière. Tous ceux qui n’avaient pas déserté le quartier général (faute que qui ce soit le leur demandât) lui réglaient son compte. La vieille garde évinçait les jeunes pousses. En deux coups de cuiller à pots, c’était fait. On était mis à l’index, prié d’aller se faire voir ailleurs, sommé de renoncer à la pellicule, à ses pompes et à ses oeuvres. On ne s’aventure pas impunément devant les caméras.
Pierre Niney, Denis Podalydès, Guillaume Galltienne, Laurent Stocker, n’auraient pas survécu un mois à ce carcan. Francis Perrin disparut. Francis Huster se résigna. Par un mystère encore inexpliqué, Georges Descrières, pour jouer un Lupin « gentleman cambrioleur », propre sur lui, échappa aux représailles. Jacques Toja, futur administrateur, fut autorisé à incarner, tout de rouge vêtu, le terrible comte Robert d’Artois des « Rois Maudits ». Seuls ou presque, ils reçurent leur billet de sortie pour les studios de Billancourt ou, aux Buttes-Chaumont, de l’ORTF.
J’ai exagéré
Bien sûr, tout n’était pas aussi atroce ni aussi négatif que je l’affirme. Le temps a brouillé le calendrier, les souvenirs et l’objectivité. Beaucoup de ces choses sont anciennes et m’ont été racontées. Il m’arrive d’être de mauvaise foi. J’en rajoute. Je divague. Je déforme. J’exagère.
J’ai, pour ma défense, des circonstances atténuantes. Ma mère était perpétuellement en tournée et jouait, chaque semaine, au Théâtre du Soleil, un camp à régime sévère inventé par Ariane Mnouchkine. Plus souvent qu’à notre tour, ma soeur et moi nous retrouvions devant la télévision avec nos oeufs durs et nos épinards en boîte. L’obligation de suivre un père critique et divorcé, cinq soirs par semaine, de théâtre en théâtre, n’était pas le pire des apprentissages. Ce n’était pas le meilleur. Je vivais une vie de patachon.
Il y avait les lieux et les distributions que j’aimais et d’autres qui m’ennuyaient. À treize ans, une comédienne du Magic Circus (et ses animaux tristes) m’avait embrassé, comme ses camarades l’avaient fait avec une vingtaine de spectateurs choisis au hasard, lors d’une représentation de « De Moïse à Mao ». Sur la bouche ! Elle était couverte de plumes et de strass. Rien de tout cela ne se serait produit à une représentation de Polyeucte. J’en garde une profonde reconnaissance à Jérôme Savary.
Quoi qu’il en soit, quand on a « interro de maths » à huit heures le lendemain matin, on regrette qu’il faille attendre minuit – (l’heure, pas les éditions !) pour que Godot finalement ne vienne pas. Mon professeur de français, Mlle Muet, cela ne s’invente pas, me colla pour avoir répondu « environ deux cents fois » à la question « combien de fois allez-vous au théâtre chaque année ? ». Je dus recopier un nombre de fois incalculable « je ne raconte pas n’importe quoi en classe pour faire l’intéressant ».
Familialement, la Comédie-Française et moi connûmes alors des moments plus difficiles. L’évacuation de mon père par les pompiers,à la suite d’un accident cardiaque (trop de Gitanes sans filtre parmi d’autres entorses, avec d’autres Gitanes, elles aussi sans filtre, à ce qu’il est convenu d’appeler l’hygiène de vie) au beau milieu de la générale d’Ondine, joué par la brune Isabelle Adjani, dans une mise en scène de Raymond Rouleau, me laissa une certaine aversion pour la Salle Richelieu. D’autant plus que « l’évacué » ne trouva rien de mieux que de m’emmener, dans cette même salle Richelieu, pour conjurer son électrocardiogramme, à la dernière de la même Ondine, dont le rôle, entre-temps, avait été repris par la blonde Catherine Hiegel. Blonde ou brune, j’étais persuadé que nous ne finirions pas la représentation sans rejoindre les urgences de Lariboisière, Cochin ou Bichat dans un VSAB toutes sirènes hurlantes.
Avignon
La troupe n’avait pas que des contempteurs. On voudra donc bien reconnaître que c’est au Français que revînt l’idée neuve, après la guerre, pour fuir le rationnement selon d’acerbes commères, d’aller répéter et jouer à Avignon, réveillant les échos endormis de la cour d’honneur du palais des Papes. Avant Vilar, avant Puaux, avant Gérard Philipe, jouant Lorenzaccio ou Le Prince de Hombourg en ayant, ce qui paraissait extraordinaire, l’âge du rôle. Sur les classeurs des filles, à la Sorbonne, Jean-Luc Boutté, beau comme un dieu dans le rôle du Chevalier Hans von Wittenstein zum Wittenstein, voisinait avec Rudolf Noureev et Patrick Dupond. Quand Isabelle Adjani, quinze ans, murmura en pleurant « Le petit chat est mort », elle fit sensation auprès des adolescents qui la retrouveraient, quelques années plus tard, le sein nu, dans « La Gifle » de Claude Pinoteau, avant de la suivre, plus séduisante et plus mystérieuse encore, dans « L’été meurtrier » et « La Reine Margot ».
Mais il fallut attendre la déglaciation culturelle, la perestroïka des loges, la glasnost des coulisses pour que tout change. Ce fut une période prodigieuse. Antoine Vitez monta Hamlet sans décor et en six heures. Comme d’autres avaient mis « un bonnet rouge au vieux dictionnaire », Jacques Lassalle fit éclater le répertoire, amenant avec lui Euripide, Goldoni et Büchner. Jean-Pierre Vincent (dont je fus moi aussi brièvement l’administrateur, mais aux Amandiers) fit entrer l’intelligence, l’exigence, l’intensité pour faire entendre Kleist, Ibsen, Schnitzler. Jean-Pierre Miquel séduisit un large public par son renouveau et sa singularité.
Il y eut des polémiques et des interrogations. Nul ne comprit pourquoi Marcel Bozonnet, victime collatérale d’une obscure querelle faite à Peter Handke trop proche des Serbes et pas assez des Bosniaques, ne fut pas reconduit. On ne fut guère indulgent envers Muriel Mayette qui maintint contre vents et marées, originalité et qualité, sachant tenir, face à l’intelligentsia liguée contre elle, les rênes d’une troupe qui, deux ans durant, fut astreinte à vagabonder de salle en salle pour cause de restauration de son bâtiment historique.
Dans l’intervalle, insensiblement, mais résolument, sous le regard bienveillant de la critique et avec le soutien d’un public rajeuni, l’esprit des lieux avait changé, sans que nul ne s’en étonnât ni ne s’en offusquât, Beckett, Vinaver, Duras, Tardieu, Novarina, mais aussi Koltès ou Lagarce, avaient fait leur entrée sur l’une des scènes du Français, au Vieux-Colombier, au Carrousel du Louvre ou en tournée. Appelez cela comme vous voudrez, ouverture, tradition, modernité, métamorphose, continuité, rien n’était plus pareil, mais on ne s’en était pas rendu compte.
Les changements les plus réussis et les plus durables sont ceux qu’on ne remarque pas. À son cahier des charges, la Comédie-Française avait ajouté des charges nouvelles sans cesser d’assumer celles qui remontaient à sa fondation par Louis XIV et à sa consolidation par Napoléon… Vinrent les moissons du renouveau.
Deus ex machina
Car, enfin Éric Ruf vint et on comprit que la devise de la troupe « Simul et singulis » allait, de nouveau, avoir un sens. Administrateur, décorateur, acteur et bien d’autres choses encore, il ouvrit les fenêtres et les portes. Pas seulement celles du Conseil constitutionnel mitoyen dont Laurent Fabius lui donna les clés. Il fallait aérer, pour respirer, faire entrer de l’air dans la vieille maison pour lui apprendre autre chose que la vieille chanson. « Mon but n’était pas de moderniser Molière. C’était de prouver qu’il n’avait jamais cessé d’être moderne ».
Beaucoup d’air et pas l’air de rien. En onze ans, de 2014 à2025, il rendit la Comédie-Française esthétique, éthique et numérique, populaire, solaire et familière. Il offrit à Christian Lacroix, couturier le plus arlésien et le plus talentueux (avec Galliano, avant que celui-ci ne fût pris d’une bouffée de délire antisémite dont il fut puni contrairement à d’autres) d’imaginer de fabuleux costumes. Soudain, on eût envie de retourner au Français. On en entendit parler dans les gazettes. On admira la troupe sur les écrans. On respecta l’institution et on la redécouvrit égale du Bolchoï, du théâtre Nô de Tokyo, de la Royal Shakespeare, Company de l’Opéra de Pékin. Les Damnés, montés à Avignon, dans la Cour d’Honneur, furent un choc comme on n’en avait pas ressenti depuis le film de Visconti. Ivo van Hove et Thomas Ostermeier étaient partout et on en était heureux.
Des « Liaisons dangereuses » au « Jeu de l’amour du hasard » en passant par « On ne badine pas avec l’amour » et « La Fausse Suivante », on apprit (réapprit ?) l’exploitation, l’aliénation, la dissimulation, la cruauté, les inégalités entre les êtres, entre les sexes, entre les classes, à travers la galanterie et le marivaudage. Soudainement Pommerat débarqua avec sa Cendrillon. Entre Hugo et son héroïne on s’interrogea pour savoir lequel des deux était le véritable monstre dans Lucrèce Borgia. On se coucha à des heures indues pour voir la représentation de « Hécube, pas Hécube ».
On souffrit un peu, il faut le reconnaître, avec « La Vie de Galilée ».
Texte, longueur, histoire, distribution, c’était costaud, mais le camarade Bertolt Brecht n’y était pas pour rien. Avouons-le pour conclure : on se serait damné (encore !) pour Elsa Lepoivre et sacrifié pour Christian Hecq si drôle, si fin et si burlesque.

Bienvenue, merci, bravo
On est passé, aujourd’hui, à la vitesse supérieure. Depuis août 2025 Clément Hervieu-Léger veille aux destinées de la troupe et elle vient chez nous. Il est, lui aussi, condamné à l’errance pour cause de énième réhabilitation-modernisation de la Salle Richelieu. Le succès qu’il rencontre n’est pas tombé du ciel. Il ne lui a pas été donné. Il se construit. Les pièces, dans tous les sens du terme, s’en complètent. On a ri avec les comédiens de « L’Hôtel du Libre-Échange » aux Amandiers, on a chanté à « La Vie Parisienne » au Châtelet, on a vibré pour « Le Cid » à la Porte Saint-Martin. Autant de salles de mille places ou plus. Autant de triomphes. Pour « un coup d’essai », il a réussi un « coup de maître ». Il a déjà prouvé sa valeur et sa finesse. « Tout autre que toi l’éprouverait sur l’heure ».
Il rouvrira la Salle Richelieu avec des coups d’éclat, des éclairs, du génie, de grandes machines « Ruy Blas » et « La Cerisaie », des petites formes, de véritables pépites des chefs d’oeuvre du répertoire « Phèdre » ou « Le Misanthrope » et des découvertes, des surprises, vingt-six spectacles en tout. Quand on sait ce que coûte un mauvais one-man-show dans un cabaret poisseux. C’est fou. C’est insensé. Pour paraphraser le baron de Sigognac, (même si Le Capitaine Fracasse était peu enclin aux banalités et aux lieux communs surtout quand Philippe Léotard l’interprétait), son nouveau cocher conduit d’une main sûre, inspirée et talentueuse le « Chariot de Thespis ».
Il lui restait à venir dans notre Ville. C’est fait. Il nous y apporte « Les Bonnes » de Jean Genet, un scandale, un bijou, un cri, un cadeau fait à Corinne Licitra qui dirige notre théâtre avec détermination, dévouement et distinction. Dans la vie d’un Maire, il est parfois des décisions heureuses : avoir proposé à cette femme remarquable de nous rejoindre, à Val-de-Reuil, en est une.
Longtemps j’ai détesté la Comédie-Française. À tort… !
Bienvenue, merci, bravo.
MAJ
