Editos

Pourquoi un théâtre est un théâtre ?

par Marc-Antoine JAMET, Maire de Val-de-Reuil

Le Théâtre est un « mystère ». Au premier abord rien de très étonnant. On nommait déjà ainsi au moyen-âge de petits spectacles édifiants, joués sur le parvis des cathédrales, dont il est aujourd’hui le descendant. Le métier de comédien nécessitait alors forte voix et bonne condition physique. Notamment pour celui qui, traditionnellement habillé de vert afin qu’on le reconnaisse, avait accepté, dans une représentation de la Passion du Christ, le blockbuster de l’an mil,le rôle ingrat de Judas l’Iscariote. L’époque était simplette. Il n’était pas rare que la foule, peu au faîte de la notion de distanciation dramatique, légitimement bouleversée par ce qui se déroulait sous ses yeux de manifestement horrible et de quasi satanique, entreprenne illico subito de faire rendre gorge au traître - ou plutôt à son malheureux interprète de l’instant - avant de le pendre sans autre forme de procès au premier gibet venu. Pas question d’attendre que le mauvais apôtre regrette les trente deniers reçus de Caïphe et Pilate, ni son baiser empoisonné du Jardin des Oliviers, il fallait aux bons chrétiens venger sans délai le Messie. Qu’importe que cela soit une petite dizaine de siècles (au moins !) après qu’il avait été crucifié. Une « bonne action » n’a pas obligatoirement besoin,  dans les religions, de bon sens, de cohérence et de la logique d’un calendrier…

Parmi cent autres explications, dont une scientifique, la toxicité des peintures recouvrant certains costumes et une autre symbolique, la mort de Molière, « l’homme aux rubans verts » du Misanthrope, poussant son dernier souffle sur la scène du « Malade Imaginaire », revêtu - dit la légende poquelinesque - d’une robe de chambre olivâtre, telle serait la seule, la vraie, la véritable raison pour laquelle la couleur glauque, de toute éternité, fut bannie des scènes et des tréteaux. On se rassurera : elle est absente de l’Arsenal.

Autre alchimie, plus complexe, plus subtile, celle qui unit le spectateur, vous et moi, bref Monsieur Tout-le-monde, à un texte, à une parole, à un personnage qu’incarne une femme ou un homme qui, quelques minutes avant que le rideau se lève, devait, comme tout-un-chacun, manger lui aussi du bœuf-bourguignon, s’engueuler avec son conjoint, rater son train, embrasser ses enfants, regarder les infos, avoir ses joies et ses peines, mais qui, grimé et maquillé, devient, quand retentissent les trois-coups du « brigadier », un roi shakespearien ou une héroïne racinienne. Danseurs, acteurs, ils vont, de la « Cour » au « Jardin », de la « Face » au « Lointain », parce qu’un chorégraphe ou un metteur en scène en a décidé ainsi. C’est de la magie.

Face à ces prouesses, cinéma, télévision et, pire, jeux vidéo peuvent toujours s’accrocher. Ce n’est pas demain qu’ils seront en mesure de nous offrir le luxe de cette immédiateté et de cette précarité, de ce charme et de cette contingence qui font le miracle à chaque représentation renouvelé du « spectacle vivant » le bien nommé. Thalie continuera de dormir sur ses deux oreilles (qu’elle avait, dit-on, joliment dessinées) : le chariot de Thespis n’est pas prêt de s’arrêter si confinement, attestation, virus et couvre-feux veulent bien cesser de nous casser les pieds. Les muses seront toujours chez elles à l’Arsenal.

Mais il est une dernière énigme qui transperce les feux de la rampe. Pourquoi un théâtre est-il, ici, un théâtre tandis que d’autres, ailleurs, ne sont que de misérables salles, parfois tristement polyvalentes, lourdaudes, sans âme, ni secret. Il en va parfois des architectes et des décors. Le rouge, le noir et l’or sont souvent nécessaires. Il convient aussi que l’intelligence des lumières, comme autrefois au Globe de Londres, ou la parfaite acoustique, ainsi qu’elle fut vérifiée sur les gradins d’Épidaure, aide au voyage que, sans quitter notre fauteuil, de réplique en réplique, nous allons entreprendre au pays des sentiments, du pouvoir et de la mort. Mais cela ne suffit pas. La très grande injustice des choses, probablement, l’inégalité des talents, assurément, font que, par l’esprit d’une programmation et la finesse d’une direction, un lieu devient théâtre et le reste même quand il est fermé. Il y vit. Il imprègne les murs. C’est une ambiance. C’est une atmosphère. C’est un parfum. Il en est ainsi de l’Arsenal confié par mes soins, ce fut ma seule contribution à cette œuvre, au noble Dominique et à l’habile Jean-Yves. A cette adresse, avenue des falaises, uniquement comédie ou tragédie, pas de fadaises. En ballet, que des balèzes. Le plateau peut être inondé, le commerce des arts considéré comme non-essentiel, les troupes priés de respecter les gestes-barrière, danseurs et acteurs condamnés à être désoeuvrés, le théâtre de Val-de-Reuil reste un repère et un phare dans la nuit de l’épidémie : celui de la culture. C’est pourquoi vous tous y êtes - ou y serez bientôt tous à nouveau - les bienvenu(e)s.

 

 

Patience dans l'Azur

par Dominique Boivin et Jean-Yves Lazennec, Co-directeurs

Nous voulons croire que le 8 janvier prochain nous nous retrouverons pour un conte illustre avec la complicité de l’Opéra de Rouen ! Cette saison ne ressemble déjà à aucune autre, et pourrait bien continuer de l’être. Cette promesse de réouverture sera peut-être de nouveau contrariée, mais c’est bien pour que « vivant » le spectacle redevienne, ici aussi à Val-de-Reuil, que patiemment nous avons imaginé ces précieux rendez-vous pour les mois à venir. Au-delà du « commerce essentiel » entre les humains - libre à chacun de choisir ce que cela recouvre pour lui-même … Oeuvrons donc passionnément à en revendiquer le superflu ! là où très immodestement les artistes, mais aussi beaucoup d’autres, perçoivent ce qui fait sens. Ce que nous vivons demeure sans précédent, sans référence ; un défi à l’imagination et à la créativité ?  Alors soit !

Le théâtre de l’Arsenal a connu comme chacun de nous un premier confinement, puis un second, ainsi obligé de fermer ses portes à vous publics qui nous suivez depuis son ouverture, vous si fidèles, si joyeux de venir et revenir dans ce tout nouveau théâtre. Et puis un jour de juin le théâtre s’est noyé sous 30 centimètres d’eau. Alors il a fallu  éponger, assécher, jeter, changer, refaire, mais il est là à nouveau grâce à la ville, à notre Maire, aux artisans. Un travail acharné pour ouvrir à nouveau les portes du théâtre de l’Arsenal. Pourtant depuis juin l’équipe du théâtre a poursuivi ses actions et accueilli des compagnies, des artistes en résidence hors les murs grâce à la complicité des acteurs culturels de la ville. 15 compagnies reçues croisant la danse, le théâtre, la musique, le cirque. Et pour qu’il reste une trace de tout ce travail d’accompagnement, le  journal de bord artistique que vous pouvez suivre en ligne, sortira bientôt sous la forme d’un ouvrage : 15 témoignages d’artistes sur des artistes en résidence.

Nous le savons, certaines et certains sont impatients de revenir s’asseoir dans ces fauteuils rouges si affectionnés…Alors nous vous espérons en pleine santé, en pleine forme et si vous êtes moroses, un tantinet confinés, venez rejoindre tous ses artistes qui depuis plusieurs mois ne demandent qu’à jouer la comédie devant vous, qu’à danser, qu’à vous faire rire. Et nous l’équipe du théâtre de l’Arsenal on sera là pour vous guider et réserver vos places dès que cela sera possible, dès janvier si les décisions ministérielles nous permettent d’ouvrir à nouveau les portes des théâtres, des cinémas, des bars et des restaurants, afin de retrouver le plaisir du futile, de l’inutile, des folies et des extravagances.